démarche artistique, printemps 2017

 

Est-il possible aujourd’hui de faire de l’art qui ne soit pas du spectacle ?

Marquée par Morandi, Music, Geneviève Asse, Ange Leccia, je m’inscris à leur suite par des sujets intimes, récits de l’intériorité, de la quête de soi.

Mon travail engage et parle du corps, puis s’interroge sur la dimension transcendante qui habite l’Etre Humain.
Souvent inspirée par les poètes d’aujourd’hui (Charles Juliet, Salah Stétié) et par la littérature, je cherche les moments de bouleversements intimes qui peuvent naître d’un traumatisme ou d’une révélation, permettant à chacun de naître à soi-même.

Il s’agit d’un travail d’épure, qui demande de faire silence pour pénétrer dans ses espaces profonds. Le regard ne doit pas balayer la toile ; il doit, pour saisir l’œuvre, s’y plonger, entrer dans la brèche.
La couleur, au croisement du rouge magenta intense et du violet sombre, est à la fois vie extrême, don total, mais aussi flirt avec la mort.
Le geste, dont Barthes dit qu’il est « la somme indéterminée des raisons, des pulsions, des paresses »*, – ici frottement du pastel à mains nues jusqu’à imprégnation, mais aussi effleurement, incise – exprime également cette rencontre d’Eros et de Thanatos.

Après une traversée de la douleur, mon œuvre parle de s’ouvrir à beauté.

M.P., printemps 2017

* Cy Twombly, Roland Barthes, Seuil.

A la croisée des cieux, un texte d’Hélène Fresnel, septembre 2017

 

au sujet de  Espace désertique XI, gouache et encre sur papier, 26 x 18 cm, 2011

Marjolaine Pigeon, espaces désertiques XI

Quelle image aurions-nous du désert, sans une main, sans un regard, pour le désigner ?

Marjolaine Pigeon ouvre un espace bleu, rose, violet, dense et profond. Elle le dit désertique, mais cela n’implique pas qu’il n’y ait rien d’habité dans ce désert. Au contraire : une présence se fait sentir. C’est la force paradoxale de l’œuvre.

Six traits passent.

Six traits délicats, sensibles. La main de l’artiste, en amont, se devine, qui les inscrit sur la page, avance, et se laisse aller à l’ondulation. L’encre apporte une matière autre sur le fond de gouache. Pour quel encrage, pour quel ancrage ? On pense à la mer, guidés par ces formes de vagues, étrangement maritimes sur le papier du ciel. On pense à l’écriture, aussi, comme si Marjolaine Pigeon représentait une signature d’humain, pour marquer, et faire remarquer, la beauté du désert bleu. L’artiste rejoint alors l’ambition d’Yves Klein lorsqu’il rêve de signer le ciel, mais en la concrétisant sur son support, et avec, au contraire du peintre et de ses monochromes, une émouvante confiance dans la compatibilité entre la ligne et l’intégrité des grands espaces.

Parmi ces lignes, un détail interpelle.

Deux traits, en haut, se croisent.

On pourrait entendre Gérard de Nerval : Spectateur, « As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ? ». Deux traits se croisent, comme parfois se croisent les lignes de vie au creux de nos mains. Ce croisement résonne, car il parle aussi de cette peinture, où se croisent la mer et le ciel, le tracé et l’intraçable, la vapeur et la densité. On peut également penser à cette fable d’Ademar de Barros, où des traces de pas apparaissent dans le désert, puis s’interrompent, selon le soutien de Dieu. Nul doute, en tout cas, que nous ne trouvions ici de quoi se perdre dans l’imaginaire et la contemplation.

Alors je suis ces traits, qui mènent au bleu. Je les suis comme des guides qui ne guident pas. D’où viennent-ils ? Que signifient-ils ? Où vont-ils me mener ? Au fond, peu importe. Je les suis, et me laisse aller au hasard non inquiet des chemins potentiels. De ceux qui nous entraînent, pour faire écho à Andrée Chedid, « vers nulle part/ vers partout ».

Diastole, vidéo, 2017

 

 

Diastole, vidéo, 1min 17, 2017

 

La diastole, (du grec διαστολή qui signifie extension), est la période au cours de laquelle le cœur se relâche après s’être contracté.
Alors que le cœur permet l’existence, c’est ici le secret intérieur qui se révèle. L’ouverture du cœur, symbolisée par ces mains en mouvement lent, révèle le foyer, le creuset, la part intime de l’être. Leur couleur porte la vie vibrante. Mystérieuse, cette couleur présente, intense, violente, revient dans mon travail, de manière lumineuse et sombre à la fois.
Le pastel est pour moi le minéral originel, la terre-mère. Comme l’homme laisse sa trace sur l’argile (Penone) la poudre-terre imprègne la main qui œuvre, et nous rappelle sa primauté.
Les mains sont l’image de l’être entier. Dans la série Hommage à Franz Schubert, Auf dem Wasser zu singen, elle sont don jusqu’à la mort. Dans Diastole, j’ai cherché la dimension spirituelle qui habite l’être humain et son abandon éphémère.

M.P.